La fille du soleil

Une femme-enfant irrésistible à la beauté émouvante : voilà Marlène Jobert, star des années 70 devenue conteuse pour enfants

Elle n’a pas eu le temps de désirer le cinéma qu’il la réclamait déjà, l’année de ses 26 ans : Jean-Luc Godard en personne, pour Masculin Féminin. Il a suffi d’une photo ; son androgynie, ses cheveux courts et ses taches de rousseur ont fait le reste. Elle, s’attend à vivre une relation passionnante avec Godard. Mais rien ! « Il était froid, distant, nous parlait à peine et nous traitait comme des objets qu’on déplace, se souviendra Marlène (…) Quant à Jean-Pierre Léaud, il avait l’air ailleurs, impénétrable. Lui non plus ne me parlait pas… » C’est que Marlène, complexée, maladivement timide, rescapée d’une enfance à la dure, a besoin d’un regard, d’une main tendue.

Une naissance du côté d’Alger, un prénom de star, celui de la Dietrich, et soudain le retour dans une France d’après-guerre, l’enfance grise au fin fond d’un village de Côte-d’Or : soixante-dix âmes, un froid tenace, les seaux d’eau qu’elle, l’aînée des cinq enfants, doit rapporter de l’abreuvoir, les engelures aux mains et aux pieds, et puis l’horizon bouché, le martinet d’un père militaire qui claque pour un rien. « Je ne veux pas jouer les Cosette mais quand même… »

Baisers du soleil

Heureusement, Marlène a pour elle un bon coup de crayon qui la conduit aux Beaux-Arts, et d’irrésistibles taches de rousseur, « des baisers du soleil« , lui murmure François, son premier amoureux. Sans soupçonner qu’elles feront d’elle une vedette, Marlène s’escrime à les camoufler, avec un fond de teint épais comme une colle à carrelage, ou à les effacer, avec des frictions redoutables au citron et au vinaigre. A 20 ans, elle est victime d’un terrible accident de voiture, une cicatrice de 13 cm lui barre le visage, les médecins poncent sa peau et voici que les maudites taches s’effacent. Furieuse de les avoir perdues, elle les redessinera une à une au crayon !

Marlène, ses baisers de soleil plein la figure, n’a d’autre vocation que d’être libre. « La boulangerie, la coiffure ou même l’agriculture… Fuir était mon seul but. » Guy, son petit frère de 12 ans, accède à cette liberté rêvée grâce à son accordéon, il se produit au sein de la troupe de l’armée de l’Air lorsque le sergent Taillefer demande à Marlène ce qu’elle veut faire plus tard : « Du dessin, et dire des poèmes, mais c’est tout ! » Et la voici invitée à monter sur scène pour jouer les diseuses. Une aisance, un charme certains, et l’aventure se poursuivra comme par enchantement au Conservatoire de Dijon, puis à Paris, rue Blanche, avant le Conservatoire. La bride est enfin lâchée. « Je n’en reviens pas d’avoir eu cette audace« , réalise-t-elle aujourd’hui.

« Des yeux à faire chavirer un paquebot »

Serveuse, baby-sitter, partenaire dans une école de danse pour petits vieux, figurante chez Zavatta… tous les jobs sont bons. Un soir, un copain du Conservatoire, Jean-Louis Trintignant, la présente à un de ses amis comédiens : « Des taches de rousseur et des yeux à faire chavirer un paquebot« , prévient-il. Le jeune homme est vif, rieur, brillant, agité par mille projets, il s’appelle Claude Berri, futur magnat du cinéma français.

Le grand amour. Jeune premier, il partage les planches avec Simone Signoret, laquelle propose à Marlène de passer une audition pour une pièce avec Yves Montand, Des clowns par milliers. La jeune actrice est choisie, pour le meilleur et pour le pire. Le pire, ce sera Montand, un « grand con (…), mufle et détestable. (…) Deux neurones, l’un pour être méchant, l’autre pour être bête« , écrira-t-elle. Du haut de ses 22 ans, elle avait refusé de coucher avec la star alors que, d’après Montand, elle n’était « même pas remarquablement belle« .

Une adorable peste

Louis Malle cherche une jeune fille coquette et délurée pour Le Voleur, entre Françoise Fabian et Bernadette Lafont. Marlène est choisie. Un comble : elle, si timide, dépourvue de toute confiance en soi et pas dégourdie. Un film en pousse un autre et Yves Robert la réclame pour Alexandre le bienheureux, avec Philippe Noiret. Un rôle important qui fait d’elle la révélation de l’année 1967, une gloire soudaine dont Noiret prend ombrage. Michel Audiard se lance dans Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages. Il la veut elle, avec son petit air mutin, dans le rôle d’une fofolle frivole et cupide. Marlène Jobert se lâche comme jamais, surjouant à plaisir les larmes et les cris d’une adorable peste. Un tournage récréatif entre un Audiard gouailleur et un Bernard Blier dont elle apprécie immédiatement « la truculence de gros chat gourmand« . Dès qu’une mignonne candide et rigolote se faufile dans un scénario, on sonne Marlène, qui sent déjà le piège se refermer, alors qu’elle aspire à des rôles plus dramatiques. Celui d’Anne dans L’Astragale tombe à pic. La très belle partition d’une jeune amoureuse tête brûlée ; dommage que le réalisateur, Guy Casaril, ne puisse s’empêcher de la filmer en petite tenue. Un cauchemar pour Marlène, tellement pudique.

Chaque rôle exige qu’elle se fasse violence et contredise sa nature. Ses complexes la paralysent. La première semaine de tournage du Passager de la pluie est un enfer, René Clément la défie, un combat à mains nues avant que s’établisse la confiance. Charles Bronson est le meilleur allié du monde, « ses yeux de chat vous scrutaient avec un tel magnétisme« , et Annie Cordy, dans le rôle de sa mère, est une partenaire aussi humble qu’attentive. Avec Lino Ventura dans Dernier domicile connu, ce ne sera pas la même danse… Parce qu’elle a d’abord décliné le rôle – sous prétexte que la production avait refusé de l’étoffer -, Ventura répète qu’elle est « une petite morveuse prétentieuse » et lui manifeste sur le plateau un mépris sincère. Dix ans plus tard, dans la rue, il l’étreindra de la façon la plus tendre : « Je sais… C’est ce con de producteur qui s’est mal conduit… » L’ardoise est effacée.

Quarante films

Les Mariés de l’an II, de Jean-Paul Rappeneau, avec Jean-Paul Belmondo (« un ami pour la vie« ), La Poudre d’escampette de Philippe de Broca avec Michel Piccoli (qui pas une fois ne la regardera dans les yeux), Catch Me a Spy avec Kirk Douglas, Le Bon et les Méchants avec Jacques Dutronc et Jacques Villeret, sous la houlette de Claude Lelouch (une inoubliable leçon de cinéma), le fameux Julie pot-de-colle (rôle-titre qui lui collera longtemps à la peau) ou Nous ne vieillirons pas ensemble, à supporter la cruelle ironie de Maurice Pialat… Les rencontres s’enchaînent, prestigieuses et exigeantes : « Je trouvais tout ce qui m’arrivait totalement naturel« , se souvient-elle. Elle ne s’étonne pas davantage que Claude Chabrol surgisse à Londres pour qu’elle accepte de tourner La Décade prodigieuse avec Orson Welles, Anthony Perkins et Michel Piccoli.

Tout semble acquis et facile, pourtant en elle rien n’est léger. Loin de son image de belle écervelée, Marlène n’a pas le talent de cultiver l’insouciance, elle est lourde de ses doutes. Elle attend que les réalisateurs la rassurent : une ambition illusoire. « J’en avais assez qu’on me propose si peu alors que j’étais prête à donner tellement« , regrette-t-elle. Le cinéma est en passe de ne plus être son monde. L’a-t-il jamais été ? « Un métier ingrat, injuste, cruel et très aléatoire (…) Je n’étais pas taillée pour cette existence-là. » Elle quitte le cinéma après quarante films, comme on se défait d’un amour mort. Elle retourne dans la vraie vie, élever ses jumelles (dont Eva Green, la future sensation hollywoodienne), et leur lit des contes créés sur mesure. Elle les publie, en vend 11 millions d’exemplaires, et s’éloigne de Paris pour se réinventer un monde rien qu’à elle, au cœur de la Normandie. Quatre écoles portent son nom – pas celui de l’actrice, celui de la conteuse. A 76 ans, elle rêve d’entendre dans la rue un gosse dire : « Moi, je vais à Marlène-Jobert ! »

A lire : Les Baisers du soleil de Marlène Jobert (Plon, 2014).

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