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Eva Green : Portrait d’une actrice qu’on ne peut qu’aimer

Par  Geoffrey Crété (2014)
 

Lorsqu’il tournait L’Enfer, Claude Chabrol parlait d’Emmanuelle Béart comme « un corps de pute au visage d’ange ». Vingt ans après, Bertolucci dira d’Eva Green qu’elle est « si belle que c’en était indécent » dans son film The Dreamers. L’enfer s’est transformé en rêve, la vulgarité, en prose, mais c’est de la même fascination dont il est question.

A 33 ans et une seule décennie de carrière, la comédienne franco-internationale retrouve la scène du blockbuster avec 300 : Naissance d’un empire, où elle incarne une chef de guerre impitoyable, prête à tout pour accomplir sa vengeance. Un rôle qui, avec celui qu’elle tiendra dans le deuxième Sin City cette année, marque une nouvelle étape dans sa carrière, jusque là marquée par une hésitation à embrasser son aura de femme fatale. Tremblez donc : 2014 sera l’année Eva Green.

« Je ne veux pas être beaucoup aimé, je veux être aimé » – (Innocents)

Eva Green a connu deux naissances. La première, underground et provocatrice, a lieu en 2003 lorsqu’elle se promène à poil entre Louis Garrel, Michael Pitt et les barricades de mai 68 pour Innocents – The Dreamers, film controversé et mal-aimé de Bernardo Bertolucci. La deuxième, hollywoodienne, se déroule sur la scène mondiale en 2006 lorsqu’elle incarne Vesperd Lynd dans Casino Royale, premier épisode du James Bond de Daniel Craig. Ce double discours, caractérisé par un amour des héroïnes torturées et venimeuses, sera celui de toute une carrière pour Eva Green, fille de la comédienne française Marlène Jobert. Sa sœur jumelle, Joy, ne lui ressemble pas, et son nom de famille, suédois, ne désigne pas une couleur mais la branche d’un arbre. La belle plante cache donc une forêt fascinante, loin de se résumer à la gravure de mode gothique, l’accent anglais impeccable et les courbes ténébreuses.

« Il n’y a pas assez de place pour moi et votre ego » (Casino Royale)

Lorsqu’elle décroche un rôle chez Bernardo Bertolucci, Eva Green n’a que 23 ans. Elle a remporté le prix de la révélation aux Molières 2002, mais cherche à quitter les planches de théâtre pour le cinéma. « J’avais passé le casting pour CQ de Roman Coppola. Ca avait été un désastre. Mais on m’a rappelé pour Bernardo. » La première fois, elle parle sexualité, politique et nudité face caméra. La deuxième, le cinéaste lui demande d’improviser avec Garrel. La troisième, de donner la réplique à Jake Gyllenhaal, qui abandonnera un film trop cru pour sa destinée hollywoodienne. Personne ne conseille à l’actrice d’accepter le rôle, sous peine de connaître un destin à la Maria Schneider, traumatisée au beurre par Le Dernier Tango à Paris. Mais l’actrice fonce.

Pour Casino Royale, ce sera l’inverse. Elle refuse d’abord de s’intéresser à un rôle d’énième James Bond girl, puis accepte de passer des essais. Le mythe Vesper Lynd, première et unique femme à broyer le cœur de 007, lui va à ravir. « C’est Daniel Craig la James Bond Girl, pas moi. C’est lui qui sort de l’eau à moitié nu ». C’est aussi lui qui viendra l’appuyer lorsqu’elle demande au réalisateur à ne pas se déshabiller pour la scène dans la douche, où son personnage craque. En 2007, elle est élue révélation de l’année lors des BAFTA pour ce rôle, face à Naomie Harris, future James Bond Girl de caractère. Sur scène, dans une tenue excentrique qui relève davantage du costume de cinéma, elle termine son discours en remerciant Bertolucci. « Il m’a donné la chance de faire ce métier ».

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« Une femme de mon rang a deux visages : un pour le monde, et un qu’elle porte en privé » – (Kingdom of Heaven)

Entre temps, Eva Green a répondu à plusieurs appels. En France d’abord avec Arsène Lupin, film d’aventures assez minable avec Romain Duris, qui lui a passé l’envie de travailler dans son pays natal puisqu’il demeure à ce jour son seul et unique film francophone. Elle enchaîne avec Kingdom of Heaven, superproduction hollywoodienne réalisée par Ridley Scott qui la caste une semaine avant le tournage. Enfin, elle mise sur une franchise dans À la croisée des mondes, avec Nicole Kidman et le même Daniel Craig, mais le premier épisode La Boussole d’or se vautre au box-office. Le réalisateur Chris Weitz explique qu’il y a « quelque chose d’atypique chez elle, même si elle est de toute évidence française, parce que son comportement est différent de la plupart des actrices hollywoodiennes. Je ne pense pas qu’elle soit particulièrement intéressée par se faire une place dans l’industrie des jeunes et belles actrices ».

Après cinq films très médiatisés, et plusieurs succès très relatifs, Eva Green se recentre. Elle a décroché une certaine forme de célébrité, qu’elle sépare de la crédibilité qu’elle recherche : « Devenir plus célèbre vous donne plus d’opportunités, de scénarios.  Mais ça reste assez difficile de trouver quelque chose de bien et j’ai encore beaucoup à prouver comme comédienne. Je ne veux pas être cataloguée comme femme fatale ».

« Il y a de nombreux univers et de nombreuses Terre » – (A la croisée des mondes)

Eva Green déchire son costume de poupée fantasmée lorsqu’elle comprend qu’elle devra redoubler d’efforts pour se défaire de son étiquette de vamp. Et l’interview devient alors une arme pour traduire son ressenti : « Pour le Bond, on doit faire des interviews pour des magazines de merde, et ils posent toutes ces questions personnelles. Je n’aime pas ça ». Lorsqu’un autre magazine lui lance sa citation, elle surenchérit : « C’est comme s’ils voulaient savoir si vous avez eu une diarrhée au matin ou si vous avez couché avec votre partenaire à l’écran ». Quand on évoque le flop de La Boussole d’or, elle avoue préférer ne pas répondre pour « ne pas faire de bourde ».

En accord avec ce ras-le-bol prématuré, Eva Green affirme ses désirs de comédienne dans plusieurs films indépendants. Hollywood lui tend les bras, son nom circule parmi la liste des potiches à blockbuster, mais elle assume plusieurs choix significatifs entre 2008 et 2010. Pour Franklyn, renommé Dark World, avec Ryan Phillippe et Sam Riley, elle se dédouble dans un curieux mash-up de science-fiction Orwellienne, scindé entre plusieurs réalités. Dans Cracks, réalisé par la fille de Ridley Scott, elle incarne une institutrice perverse dans un pensionnat pour jeunes filles dans l’Angleterre des années 30. Dans Womb, elle décide de porter en elle le clone de celui qu’elle aime et a vu mourir. Dans Perfect Sense, elle affronte aux côtés d’Ewan McGregor une apocalypse qui prive l’humanité de tous ses sens.

Elle paye sans plus attendre ce virage auteur : sur les quatre films, deux seront condamnés à une sortie DTV, tandis que les deux autres connaîtront une sortie en salle retardée, et plus ou moins médiatisée. « Ma mère se demande pourquoi je fais des films indépendants que personne ne va voir ». En contrepartie, elle gagne une crédibilité en marge du système, et une dimension de comédienne courageuse, qui refuse les deux faces classiques du cinéma américain – le blockbuster pour affirmer sa bankabilité, le ciné indé à Oscars pour gagner en crédibilité.

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  « La chose la plus importante dans la vie est le désir » – (Cracks)

Nathalie Baye a dit qu’une carrière ne se bâtit par sur des oui, mais sur des non. A ce titre, le non-CV d’Eva Green se révèle bien curieux, à la fois malin et suicidaire. Elle refuse ainsi le rôle de femme fatale du Dahlia noir de Brian de Palma qui ira à Hilary Swank, n’est pas disponible pour The Constant Gardener qui offrira un Oscar à Rachel Weisz, se retire de Mister Nobody pour être remplacée par Diane Kruger, qui prendra d’ailleurs sa relève quelques années plus tard dans Les Adieux à la reine lorsque Green décroche Dark Shadows. Elle a été liée au rôle de Natalie Portman dans Closer, qui sera nommée aux Oscars, ou encore au remake de Mona Lisa par Larry Clarke avec Mickey Rourke, abandonné faute de financements.

En interview, Claude Miller ne cache pas qu’il a hésité entre elle et Cécile de France pour le premier rôle du film Un secret, nommé aux César, mais que « sa beauté extraordinaire était trop sophistiquée ». Réponse indirecte d’Eva Green : « À mes yeux, il faut être crétin pour dire non à une actrice simplement parce qu’elle est mannequin. On m’a déjà dit plusieurs fois que j’étais trop jolie pour un rôle. Je n’y crois pas, et c’était une mauvaise raison. »

Pour son propre bien et celui du cinéma, elle aurait refusé une apparition dans Sex & the City 2, Cowboys et envahisseurs, malgré l’appel de Daniel Craig, ou encore Les Ames vagabondes. Pour son plus grand malheur, elle a préféré résister à Lars Von Trier, qui lui a proposé Antichrist et qu’elle a toujours appelé en interview comme l’un de ses réalisateurs favoris. Là encore, elle ne cache pas les raisons de cette rencontre manquée : « Quand j’ai lu le scénario, je l’ai trouvé extraordinaire, complètement barré, très fort. Je me suis rendue au Danemark pour rencontrer Lars Von Trier, un artiste et un homme très sensible, avec qui tout s’est très bien passé. Les choses ont commencé à se compliquer à partir du moment où nous avons abordé les scènes plus intimes. J’ai compris qu’on ne pouvait pas discuter avec M. Lars von Trier. Il faut tout accepter de lui, comme on accepte tout d’un maître. Cela ne s’est donc pas fait. » Charlotte Gainsbourg sera sacrée meilleure actrice au Festival de Cannes, et deviendra la muse du cinéaste. Ce rendez-vous manqué avec le succès et la renommée immédiate a néanmoins affirmé son caractère d’animal indomptable, de comédienne de caractère, et d’artiste imprévisible, qui refuse de plier face à l’adversité.

« D’abord, la terreur. Puis, un moment d’appétit » (Perfect Sense)

Parmi les autres cinéastes fétiches cités par Eva Green figure Tim Burton. Lorsqu’il lui propose le rôle d’Angélique Bouchard, sorcière machiavélique et barbie pop de Dark Shadows, elle accepte sans hésiter. Le producteur explique ce choix : « C’était quasi-impossible de trouver ne serait-ce que cinq noms d’actrices possédant une telle force. Eva Green est tout simplement époustouflante. Elle est capable de regards qui vous glacent sur place. » Le film est mauvais, elle y est excellente. Derrière la perruque blonde, elle donne une dimension iconique et une véritable tendresse à ce personnage baroque, probablement sans intérêt dans d’autres mains. Ce rêve de comédienne concrétisée, qui la propulse à nouveau sous les projecteurs dans un rôle de séductrice dangereuse, la libère ; et casse la frontière rigide entre ses envies artistiques et son image publique. Car même affublée de son étiquette embarrassante de femme fatale, Eva Green brille d’un feu splendide, reconnaissable entre mille.

Dark shadows

Elle se laisse tenter à la même époque par un autre rôle de sorcière dans la série Camelot où elle incarne la légendaire Morgane. Soldée par un échec puisqu’annulée après une saison, cette première expérience télévisuelle aura été dictée par la possibilité de pouvoir collaborer avec l’équipe de scénaristes pour modeler son personnage.

« J’ai trop à faire pour me laisser mourir » (Sin City)

En 2014, elle sera une double héroïne Millerienne dans 300 : Naissance d’un empire, puis Sin City 2 : J’ai tué pour elle co-réalisé par Frank Miller et Robert Rodriguez. Guerrière vengeresse dans le premier, piège à hommes ultime dans le second, Eva Green embrasse son charisme animal dans ce qui s’annonce comme un festival de feu et de sang. Ce doublé hollywoodien ultra-stylisé, qui passera du sépia au monochrome numériques, sonne comme une vengeance pour l’actrice : nul besoin de fuir les rôles de femmes fatales, il suffit de les sublimer, de les pousser à l’extrême, et devenir une bête féroce mise en branle pour broyer l’Homme. Artémisia façonne l’ennemi ultime pour arriver à ses fins, Ava Lord manipule le vrai sexe faible comme un vulgaire pantin : une héroïne qui broie les couilles et les neurones de l’ennemi.

affiche

Et la magie opère des deux côtés de l’écran : 300 a d’abord été sous-titré Battle of Artemisia, pour son personnage, et la production affirme qu’elle était la seule et unique comédienne envisagée pour le rôle. Il y a quelques années, Eva Green ne cachait pas son envie de tourner un film d’action, « comme Angelina Jolie, pour frapper les gens et botter des culs ». Joli hasard puisque le rôle de Sin City 2 est passé entre les mains d’Angelina Jolie, qui l’a refusé, comme toutes les actrices à la mode.

« Si la mort arrive, je suis prête » (300 : Naissance d’un empire)

Ce doublé en salles, s’il ne se vautre pas totalement au box-office, va conférer à Eva Green une belle assise internationale, sept ans après le carton Casino Royale. Et si elle prend l’apparence d’une capitulation, l’année 2014 confirme déjà que l’actrice ne se contentera pas de l’étiquette femme fatale de luxe.

Avec deux machines hollywoodiennes en stock, Eva Green s’est payée deux seconds rôles très attendus de l’autre côté du système. Dans White Bird in a Blizzard, le nouveau film de Gregg Araki, elle incarne une mère dépressive, rongée par une détresse qui bouleverse l’existence de sa fille. A Sundance, le film lui a valu de superbes critiques : « Eva Green n’est pas la star du film, mais elle livre une sacrée performance. Elle dévore chaque scène, et ses partenaires ». Araki confirme : « Vous ne l’avez jamais vue comme ça. Elle est littéralement et follement géniale ». Dans le western The Salvation, avec Mads Mikkelsen, elle sera kidnappée par des Indiens, et on lui coupera la langue. Aucun dialogue à l’horizon, mais un vrai beau pari.

Enfin, elle va certainement déchaîner de nouvelles passions dans Penny Dreadful, une concurrente d’American Horror Story diffusée sur Showtime. Le pilote, attendu en mai, est réalisé par Juan Antonio Bayona. Mais surtout, la série est portée par l’équipe de Skyfall, avec Sam Mendes à la production et le scénariste John Logan à la barre. Eva Green va donc recroiser, de loin, le chemin de 007. La boucle est bouclée. Et là encore, la rencontre risque d’être surprenante.

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