ZAZ, La môme des Sauterelles

Photo Samuel Kirszenbaum

Rencontre enjouée avec la chanteuse optimiste et pas compliquée qui fait un triomphe à l’international et se soucie de l’avenir de la planète.

~~ De Luc Le Vaillant Pour Libération ~~

Elle est très en forme, joyeuse, quasiment exultante. Elle parle en moulin, brassant l’air de son volontarisme, de sa volubilité, de son haut voltage. On aurait été surpris qu’il en soit autrement, même si on n’a pas détesté qu’elle surprenne en affichant morosité dolente et mélancolie amère. On se doute que cela peut aussi lui arriver. Mais on n’imagine pas que, dans ces moments-là, elle soit du genre à faire comme si de rien n’était. On la voit plutôt tout déballer en vrac sur la table basse et balayer avec franchise l’ensemble des difficultés d’un revers de manche. En tout cas, on parie qu’elle n’est pas de celles qui cachent leur envie de ne pas être là derrière leur petit doigt.

Zaz est une chanteuse heureuse. Elle a vendu trois millions d’albums. Elle tourne en toupie enthousiaste sur les scènes du monde. Elle y libère une énergie festive en une farandole d’hymnes à la vie qui ont une autre pétulance que les complaintes suaves détaillant les peines de cœur qui ravissent les chattes anglaises neurasthéniques qui font l’opinion culturelle locale. L’Allemagne lui fait un triomphe sans manière, comme à une jeune sœur claire et nette, franche du collier et pas compliquée du bulbe. La fille d’une prof d’espagnol et d’un technicien dans l’électricité dit de ce pays d’accueil : «C’est bienveillant, populaire, ça me ressemble.» La Russie et les anciens pays de l’Est aiment son abattage de bûcheronne folichonne qui ravive l’imagerie de la Parigote pas manchote à la voix rauque et jazzy. Le Japon se pâme pour celle qui ne lui ressemble en rien et Zaz en tombe à la renverse que ce pays rétracté et secret célèbre son extraversion, son expressivité et ses déboulés free-style.

A l’export, il y avait Mireille Mathieu, Nana Mouskouri ou Patricia Kaas. Il y a maintenant Isabelle Geffroy, dite Zaz. Les devancières étaient d’Avignon, de Grèce ou de Lorraine et leur identité était très constituée. Grandie incidemment à Tours et à Bordeaux, après le divorce de ses parents, ayant de lointaines origines du côté de la Bretagne paysanne et d’une Toulouse espagnole et républicaine où s’étaient retrouvés un cordonnier et une comptable, Zaz n’a rien d’une patriotarde.

Elle est de cette génération qui se gave de vols low-cost pour aller«écouter Harlem au coin de Manhattan», «rougir le thé dans les souks à Amman» ou «nager dans le lit du fleuve Sénégal», comme elle le chante dans On ira. Elle se revendique de cette diaspora volontaire, de cette internationale multicolore et de cette citoyenneté du monde qu’on croyait enfuies depuis les années hippy, babas, Erasmus, tout ça, mais qui emprunte de nouveaux charters vers la différence désirée, loin de la peur exposée, de l’appartenance fantasmée. Zaz n’est pas très coin du feu. Lors de ses rares loisirs, elle est partie un mois sac au dos au Laos. Sinon, elle n’en revient toujours pas d’avoir réussi à atteindre le sommet du mont Blanc ou d’avoir chevauché dans la pampa argentine, en symbiose avec un cheval rendu ensuite à l’immensité herbeuse. Elle dit :«J’ai besoin de me confronter à de l’intense.» Elle dit aussi : «J’aime dire merci à la nature.»

On la rencontre dans un restaurant qui se nomme Dans un arbre perché. Les stalles à mangeaille sont comme des cabanes en bois hissées sur la plus haute branche. Il y a aussi une pièce réservée au shiatsu et tout le barnum new age adjacent. Cela va très bien à Zaz, qui revendique aisément sa complicité avec le règne animal quand elle chante : «Je serai toujours la môme des sauterelles / La bonne copine des coccinelles / La petite fille des chants d’oiseaux / Qui se cache au milieu des roseaux.»Elle n’est ni corbeau voulant tenir en son bec le camembert au lait cru ni baronne perchée, elle qui se marre quand ses musiciens et ses roadies l’appellent «Patronne». Elle est bio-décroissante et assez ésotérico-écolo. Histoire de solder un passé pas si simple et d’ouvrir ses chakras, elle a renaudé en spiritualité, après s’être dispensée de catéchisme enfantin. Elle a frayé avec le bouddhisme, a flirté avec Krishna, qui lui a fait réaliser que «tu sais que tu ne sais rien». Quatre ans durant, elle a noté ses rêves sur un cahier, et il était souvent question d’attaquer sa cave inondée au sèche-cheveux, enfin un truc comme ça. Catastrophée qu’il faille une COP 21 pour traiter une situation climatique aussi dégradée, elle pense que la nature est bonne mère et que Gaya s’en tirera.

Elle est groupie de Pierre Rabhi, comme il en existe beaucoup chez les hipsteristas buveuses de thé vert. Ce que n’est pas Zaz, qui préfère le vin rouge servi au coin du zinc. Elle appartient à la compagnie des colibris qui veulent éteindre l’incendie en versant goutte à goutte leurs bons sentiments affligés sur le brasier réchauffé, quand les canadairs de pouvoir et autres gros porteurs économiques restent nez en l’air. En artiste «qui veut croire en l’avenir», elle se défie de la défiance ambiante. Ce qui ne l’empêche pas de brocarder les stricts politiques, tentant un jeu de mots assez foireux, où il est question des «poli-tiques», de ces élus qui seraient «des bêtes bien polies qui te suceraient le sang».

Peu contrôlée, sans surmoi exagéré, Zaz peut gaffer à foison. Gouailleuse, elle demande à Hélène Ségara si elle a besoin d’un chien d’aveugle quand sa collègue interprète tâtonne en sortie de scène, en proie à une maladie des yeux. Ou, pour promouvoir son disque de reprises de standards très Paname, elle évoque l’Occupation comme une période où l’amusement couvait sous la cendre.

La bonne foi de Zaz est vite rétablie et l’empathie brouillonne et sonore qu’elle distribue à foison lui revient par Fedex. Mais ce qui est étonnant, c’est comment, sur ce macadam de bêtise qui enrobe les autoroutes de l’information, les haïsseurs poursuivent Zaz de leur vindicte d’autant plus délirante qu’elle est anonyme. On la relooke punk à chiens ou SDF à bandeau dans les cheveux alors qu’elle est juste passée par les bars chantants ou qu’elle a fait ses armes dans un orchestre à l’ancienne qui se produisait dans les villages du Sud-Ouest. On l’apparie pour rire à Cristiano Ronaldo, footballeur métrosexuel, son exact inverse, quand elle tente de protéger une vie privée qu’elle imagine mal sans enfant et qu’elle loge dans le XXe arrondissement de Paris, où elle vient d’acheter. Une animatrice de TF1 lui refuse la panoplie de femme fatale dans laquelle elle se fiche de parader, elle qui a la séduction copine, décontractée et peu jalouse.

Après le carnage du Bataclan, elle a posté sur Twitter : «J’ai mal au cœur. Mais jamais ils n’éteindront le feu de ma lumière.» Suivaient beaucoup de points d’exclamation. Manquait un «i» ici ou là. Mais l’ancien cancre dyslexique, qui agit pour que l’école libère les enfants, affirmait avec fougue et lyrisme que vitalité vivrait.

1er mai 1980 Isabelle Geffroy dite « ZAZ »
Naissance à Tours (Indre-et-Loire).

2010 Premier album, Zaz.

2013 Recto Verso.

2014 Paris.

Automne 2015 Sur la route, album live.


¤ « Je veux » by Kerredine Soltani
(Un succès planétaire)

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